Marcel Segreste et le Lycée Français de Riga

Marcel Segreste et le Lycée Français de Riga

LV

Gilles Dutertre

1/7/20267 min lire

Un établissement supérieur français existait déjà à Riga avant la Première Guerre mondiale, donc à l’époque de l’empire russe. Il s’agissait d’un lycée français de jeunes filles, dirigé par Mademoiselle Despréaux qui avait, dit-on, « un développement florissant ». Melle Despréaux était rentrée en France au printemps 1918, mais le bulletin du Ministère des Affaires Etrangères de Lettonie, publié (en français !) à l’occasion de la Conférence des Etats Baltiques (août – septembre 1920), mettait encore en exergue la parution, dans un périodique français, La Revue Bleue, d’un article de Melle Despréaux sur les minorités nationales en Lettonie, en l’occurrence les Baltes (comprendre les germano-baltes), les Russes et les Juifs.

Mais la création du Lycée Français de Riga en 1921 est inséparable de la personnalité de son premier directeur, Étienne Marcel Segreste (1878–1973).

Né en 1878 à Castillon-sur-Dordogne (devenue Castillon-la-Bataille en 1953) en Gironde, Étienne Marcel Segreste étudia l'histoire et la géographie à Bordeaux puis à la Sorbonne. En 1905, le Ministère Français de l'Instruction l'envoya à Riga, alors sous administration de la Russie tsariste, où il resta jusqu'à la Première Guerre mondiale. Il enseignait la langue française dans plusieurs « vidusskola » (lycée). Pendant la Première Guerre il rentra en France et fut mobilisé. Pour sa participation au transfert de soldats lettons des colonies françaises d'Algérie vers la Lettonie, il fut décoré de l'Ordre militaire de Lāčplēsis de troisième classe.

Au printemps 1920, le gouvernement français le renvoya à Riga. Dès l'année scolaire 1920 – 1921, il organisa un cours de littérature française et d'histoire pour adultes. À partir de ses cours, un institut francophone fut créé en septembre 1921, « L'Association du Rapprochement franco-letton » ("Latviešu un franču tuvināšanās biedrība").

À l'été, Marcel Segreste loua les locaux de l'Institut Herder, situés au 29 Elizabetes ielā, les restaura et, le 21 septembre 1921, put déjà s'ouvrir le Lycée Français. Soixante élèves étaient inscrits. Lors de l'année scolaire 1934/1935, le lycée comprenait 297 élèves et 22 professeurs.

C'est en 1923 que le conseil d'établissement adopta la devise du lycée : « Pour l'honneur, la force et la beauté de la patrie ». On consultera en annexe, avec intérêt et sans doute quelque amusement, le règlement intérieur du lycée à cette époque.

En juin 1930, au moment où sortait du lycée la première promotion de bacheliers, Mme Angelika Gailite, écrivain et professeur de langue et littérature lettone, caractérisait ainsi son école : « …… le Lycée était et reste une école particulière et unique en Lettonie, c'est un lieu où les enfants proches de leurs éducateurs et de leurs professeurs créent entre eux des liens très profonds et un véritable esprit de partage ». [ Cité par le site internet du Lycée www.rfl.lv]

Le 12 octobre 1930, de nouveaux bâtiments, construits par l’architecte letton Indrikis Blankenburgs, furent inaugurés au 48 Valdemāra ielā. A cette occasion, Aristide Briand, ministre des Affaires Étrangères, Prix Nobel de la Paix 1926, envoya par télégramme le message suivant : « Je tiens à apporter en ce jour, qui marque par l'inauguration des nouveaux bâtiments du Lycée un resserrement de l'amitié et une affirmation de la collaboration intellectuelle franco-lettone, mes félicitations aux fondateurs de l’œuvre et mes vœux pour sa continuité ». Le 11 septembre 1933, une rue Aristide Briand (Aristīda Briāna ielā) fut inaugurée en présence d'Edouard Herriot, ancien premier ministre [ Aristide Briand était décédé le 7 mars 1932]. Elle commençait judicieusement à proximité du Lycée français !

Les 11 et 12 février 1938, M. Raoul Labry, professeur à la Sorbonne, effectua une visite du Lycée Français de Riga et en fit un rapport adressé à M. Petit-Dutaillis, membre de l'Institut, directeur de l'Office National des Universités. Il effectua sa visite en compagnie de M. Segreste, devenu en 1926 curateur du lycée, M. Augusts Leimanis étant devenu directeur.

M. Labry écrit : « J'ai pu ainsi me rendre compte exactement de la ferveur dont était entouré le lycée. Ce succès est dû, pour la plus grande part, à la personnalité de M. Segreste, dont la riche expérience, acquise par de longues années de séjour à Riga, le tact parfait, le talent de conférencier et les qualités morales ont gagné tous les suffrages. »

Le lycée ne comprenait qu'une des deux ailes prévues : la seconde restait à construire. Cette construction était urgente car la population scolaire croissait d'année en année et elle était à l'étroit dans le bâtiment à trois étages (612 inscrits en 1937-1938).

Le Lycée de Riga était organisé sur le modèle des lycées de France, mais sans classe de philosophie. Les élèves entraient dans les classes enfantines puis passaient en 11e, 10e, 9e, etc …. jusqu'à la 1ère à la fin de laquelle ils subissaient l'examen correspondant à notre baccalauréat.


Parmi les professeurs français de cette période pré-Deuxième Guerre mondiale, on notera M. Michel Jonval (professeur de langue française de 1926 à 1928), dont nous avons précédemment parlé dans le bulletin n° 14, et M. Raymond Schmittlein (professeur de langue française et d'histoire universelle de 1938 à 1940) qui avait fait l’objet, lui, du dossier du bulletin n° 13.


Avec l'occupation soviétique, le lycée fut rebaptisé « Rīgas pilsētas Anri Barbisa 11. vidusskola » (École secondaire n° 11 Henri Barbusse) le 26 septembre 1940, et se situait au 8 Mēness ielā. Durant l'année scolaire 1940 – 1941, il accueillit 714 élèves, soit 431 en primaire et 283 en secondaire.


Le Lycée Français de Rīga / Rīgas Franču Licejs retrouva son nom d'origine le 10 juin 1990. Le 3 septembre 2018, les classes de 7e à 12e [classification lettone] sont retournées dans le bâtiment d'origine au 48 rue Valdemara, inauguré en présence de Madame l'Ambassadeur de France Odile Soupison [ Le bâtiment avait été cédé à l’Université de Lettonie en 1970 et avait abrité depuis les facultés de géographie et de chimie.].

La directrice, Madame Vineta Rūtenberga, a déclaré à cette occasion : « Nous retournons dans les locaux historiques du lycée pleins de fierté et de sens des responsabilités en cette année du centenaire de la Lettonie. Que les traditions et l'excellence nous réunissent ! ». D'une surface totale de 5 355 m², le bâtiment rénové comporte 31 salles de classe, un vestiaire pour 600 élèves, une cantine de 274 places, et une salle de conférence de 209 places. En 2017, il accueillait 980 élèves. Une pierre française provenant d'un très vieux bâtiment au cœur de la France, aux confins des régions Centre-Val de Loire, Bourgogne et Auvergne, a été intégrée dans un mur du lycée, symbolisant l'étroitesse des liens entre la France et la Lettonie.

On soulignera que le Lycée Français est de facto à l’intersection de la Krisjāna Valdemāra iela et de la Aristīda Briāna iela, la rue Aristide Briand. A l’intersection de ces deux rues, une plaque (cf. ci-dessous) rend hommage à Aristide Briand, président du Conseil et apôtre de la paix, une figure importante en Lettonie. En effet, lors de la conférence interalliée de Paris, le 25 janvier 1921, Aristide Briand s’était posé en ardent défenseur de la souveraineté de la Lettonie face au scepticisme des autres puissances alliées. C’est lui qui signa la déclaration de reconnaissance de jure de la Lettonie. La plaque indique « A Aristide Briand (1862 – 1932), le grand homme politique français, l’ami du peuple letton, l’ardent partisan et gardien de la paix dans le monde. De la part de la ville de Riga, le 11 septembre 1933 ».

Le Lycée Français de Rīga / Rīgas Franču Licejs est à ne pas confondre avec le Lycée français international Jules Verne de Riga. Celui-ci fonctionne dans le cadre du système éducatif français, et a été créé en 2007 à l’initiative et avec le soutien de l’Ambassade de France en Lettonie. En 2022, il enseignait à 485 élèves en 25 classes.

[Jules Verne (1828-1905) publie en 1904 le roman Un drame en Livonie. Les Allemands y sont antipathiques et les Russes tout le contraire ! Il faut dire qu’il a été écrit en 1894, peu de temps après la signature du Pacte franco-russe (1892) qui promet une assistance mutuelle en cas d’agression des empires allemand et austro-hongrois. Mais Jules Verne n’est jamais allé sur place et prend quelques libertés avec la réalité historique ……..]

RÈGLEMENT INTÉRIEUR DU LYCÉE FRANÇAIS DE RIGA (extraits)

(Années 1920 – 1930)

  1. Les élèves arrivent à l’école 15 min avant le commencement des leçons ; si la première leçon a lieu à 8-h, tout le monde doit être en classe au moment de la sonnerie.

  2. L’élève de service doit être à l’école à 8-h30, à 7-h55 si les leçons commencent à 8-h ; à la fin des leçons, il quitte la classe en dernier.

  3. L’appel des élèves est fait par l’élève de service de 8-h45 à 8-h50

  4. Les élèves se rendent à la prière, et en reviennent, deux à deux, en observant un silence complet

  1. Il est interdit de charger (sic) de place sans la permission du professeur

  2. Il est défendu de courir pendant les récréations dans la grande salle, les corridors et les escaliers.

  3. Pendant les heures de classe, il est interdit de quitter l’école sans l’autorisation du surveillant.

  4. Les dégradations faites aux locaux et les dommages causés aux autres élèves doivent être réparés ; dans certains cas, la responsabilité incombe à toute la classe

  5. Les élèves ne peuvent être dispensés des leçons de chant, de gymnastique et des travaux manuels, que sur la présentation d’un certificat du médecin de l’école.

  6. Les élèves du Lycée ne peuvent fréquenter les cinémas que pour les représentations des films scientifiques, scolaires ou expressément autorisés pour la jeunesse.

  7. Il est interdit de porter des bijoux à l’école.

  8. Après avoir quitté l’école, les élèves doivent retourner directement et tranquillement chez eux, sans s’arrêter nulle part.

  9. Les élèves doivent saluer les professeurs qu’ils rencontrent dans la rue.

  10. Les élèves se saluent réciproquement dans la rue.

  11. Les élèves doivent toujours et partout faire preuve d’amabilité et de politesse.

  12. L’uniforme, sauf pendant les grandes vacances, est obligatoire. [ L’uniforme était en vigueur dans tous les établissements scolaires de Lettonie. Ce n’était pas le cas en France]