L’occupation soviétique de 1940 à Riga vue par Jean de Beausse

Né en 1903 dans la Loire-Atlantique, Jean de Beausse a été premier secrétaire à la Légation de France à Riga du 29 décembre 1938 au 13 septembre 1940. Dans ses carnets Diplomate en Lettonie 1938 - 1940, il livre son témoignage sur les signes avant-coureurs de la guerre, sur le départ vers l'Allemagne de ces Lettons de langue allemande installés depuis plusieurs siècles, sur l'invasion par les forces soviétiques et enfin sur l'annexion de la Lettonie par l'URSS.

LV

Gilles Dutertre

5/31/20266 min lire

Né en 1903 dans la Loire-Atlantique, Jean de Beausse a été premier secrétaire à la Légation de France à Riga du 29 décembre 1938 au 13 septembre 1940. Dans ses carnets Diplomate en Lettonie 1938 - 1940, il livre son témoignage sur les signes avant-coureurs de la guerre, sur le départ vers l'Allemagne de ces Lettons de langue allemande installés depuis plusieurs siècles, sur l'invasion par les forces soviétiques et enfin sur l'annexion de la Lettonie par l'URSS.

Jean de Beausse arriva à Riga le 29 décembre 1938. Le ministre de France (= ambassadeur) était M. Jean Tripier depuis 1930 ; il sera remplacé le 30 octobre 1939 par M. Henri Goiran. L'attaché militaire était le lieutenant-colonel Jacques Hoppenot.

Le dimanche 20 août 1939, Jean de Beausse indiquait que, de source d'un capitaine André Beaufre, venant de Moscou, les pourparlers anglo-franco-russes pour une alliance face aux revendications territoriales allemandes, étaient à la veille d'être rompus. De fait, dès le 22 août, ce fut le coup de tonnerre de l’annonce du pacte germano-soviétique, dit pacte Molotov – Ribbentrop, qui sera signé le lendemain, 23 août 1939.

Le 1er septembre 1939, les Allemands entraient en Pologne. Les Russes (Jean de Beausse dit bien les Russes, pas les Soviétiques) envahiront à leur tour la Pologne le 17 septembre. Le 1er septembre, la Lettonie avait décrété la plus stricte neutralité dans le conflit. Néanmoins, des négociations entre la Lettonie et l'URSS débuteront le 2 octobre 1939 à Moscou ; un pacte d'assistance mutuelle (sic) sera signé trois jours plus tard, le 5 octobre (L'Estonie avait signé un pacte semblable le 28 septembre et la Lituanie signera le sien le 10 octobre. En Lettonie, les Russes obtiennent des bases à Liepaja et Ventspils, le droit de fortifier la côte nord de la Courlande, des aérodromes (Pitrags, Ventspils, Liepāja, Grobiņa, Durbe, Priekule, Vaiņode et Ezere) et le stationnement de 25 à 30 000 hommes de l'Armée rouge, c'est-à-dire plus que l'armée lettone de temps de paix, en majorité Kirghizes et Mongols.). Les premières troupes soviétiques entrèrent en Lettonie le 29 octobre ; deux jours plus tard, les soldats soviétiques étaient déjà 10 000.

Coup de théâtre le 7 octobre 1939 : les Allemands décidèrent d'évacuer sans délais (sous 15 jours) les 62 000 Baltes (comprendre les Lettons d'origine allemande) de Lettonie vers le Reich ! Ils partiront par bateau. D'un trait de plume, Hitler venait d'effacer sept siècles d'Histoire. Les Baltes sensés déplorèrent cette décision des nazis qui leur faisait perdre du jour au lendemain une situation enviable, avec tous les droits d'une minorité nationale (écoles, sociétés, théâtres, journaux). Jean de Beausse (futur général Beaufre, théoricien de l'emploi de l'arme atomique française) sembla observer que les Lettons ne voyaient pas d'un mauvais œil le départ des Germano-baltes qui les avaient asservis pendant plus de sept siècles.

A partir du 9 décembre 1939, eut lieu l'affaire du « Sierra Cordoba », dans laquelle le directeur de l'Institut français, Raymond Schmittlein, fut accusé d'avoir posé des bombes à bord du bateau. Nous l’avons évoquée dans le bulletin n° 13. Elle tiendra l'ambassade en haleine jusqu'au 6 janvier 1940.

Les choses allaient se précipiter suite à l'entrée des troupes allemandes en Belgique et en Hollande le 10 mai 1940 et à la chute de Paris le 14 juin.

Le dimanche 16 juin, la presse relata un incident de frontière entre la Lettonie et la Russie qui avait eu lieu dans la nuit du 14 au 15 juin. Le 16 juin après-midi, les Soviétiques adressèrent un ultimatum à la Lettonie. En fin d'après-midi, l'ambassadeur letton à Moscou, Fricis Kociņš transmit la réponse favorable du gouvernement letton, qui ne pouvait guère faire autrement. Cette réponse favorable n'empêcha pas les Russes d'entrer en Lettonie au petit matin du 17 juin 1940 par Daugavpils. A partir de 13 heures, les premiers chars russes étaient dans Riga. A 15 heures, la ville fut survolée par des avions russes à basse altitude. A partir de 17 heures, des manifestants se heurtèrent à la police qui les repoussa avec brutalité. L'état de siège fut proclamé à 22 heures ; il serait désormais interdit de sortir de 22h à 4h du matin.

Andreï Vychinski (1883 – 1954), vice-président du Conseil des Commissaires du Peuple, arriva le 19 juin à Riga. Dès le soir de son arrivée, il mit en place un « gouvernement letton » fantoche, présidé par un biologiste, Augusts Kirhenšteins.

Des élections furent fixées au 14 et 15 juillet 1940. Seule la liste du Bloc du Peuple travailleur de Lettonie fut autorisée à se présenter. On avait trouvé des illégalités à toutes les autres ……. Les journaux donnèrent les résultats le 17 juillet : 94,7 % de participants, 97,6 % de suffrage pour la liste unique.

Le dimanche 21 juillet, à partir de midi, le corps diplomatique assista à la séance inaugurale de la Seima, le Parlement letton, qui se déroulait au théâtre national, là même où avait eu lieu la déclaration d'indépendance de 1918, tout un symbole ! L'annexion fut votée à 16 heures, à l'unanimité et à main levée, au milieu de l'enthousiasme général. Pour mémoire, la demande d'annexion a été faite dans les trois États baltes le même jour, à la même heure, par les trois assemblées « élues » de la même manière ……. « Nul n'est dupe de cette farce mais tous se taisent pour sauver leur tête ». Dans la soirée du 5 août 1940, la légation française apprit que le conseil suprême des soviets d'URSS avait agréé la demande d'incorporation de la Lettonie. Dès le lendemain, plus aucun drapeau letton n'était visible en ville.

C'est l’ambassade de France à Moscou qui, le 12 août, reçut un message des soviets déclarant qu'ils considéraient les missions diplomatiques dans les pays baltes comme terminées le 25 août. Le 22 août, le délai fut prolongé jusqu'au 5 septembre. Ce n'est finalement que le vendredi 13 septembre 1940 que Jean de Beausse quitta la Lettonie occupée. Ses carnets se terminent sur ces mots : « C'est fini. Nous avons quitté le paradis soviétique, nous volons vers la liberté. Ces mauvais jours ne sont plus qu'un souvenir. Quelle joie ! Quelle libération ! »

Ce fut le début d’une longue période durant laquelle la France n’a jamais reconnu l’annexion de la Lettonie.

Les longues années d'occupation soviétique prirent théoriquement fin le 4 mai 1990, lors du rétablissement de l'indépendance par le Parlement de Lettonie. Mais il fallut attendre l'échec de l'étrange putsch de Moscou d'août 1991 pour que cette indépendance soit effective. Roland Dumas, ministre des Affaires Étrangères français effectua un voyage en Lituanie, en Estonie et en Lettonie les 29 et 30 août 1991 à l'occasion de ce rétablissement des relations diplomatiques entre la France et les Pays baltes.

Restait à nommer un ambassadeur. Jacques de Beausse, le fils de Jean de Beausse, avait fait connaître son intérêt pour le poste et, c'est lui-même qui l'écrit, il a eu « la joie de voir retenir {sa} candidature ». « La nomination comme ambassadeur dans la Lettonie ressuscitée du fils du dernier diplomate français à avoir quitté ce pays en septembre 1940 avait une valeur symbolique dont la France a voulu profiter et à laquelle les Lettons allaient être sensibles »

(Extrait de Retour en Lettonie (25 septembre 1991 – 13 mai 1993, Témoignage de Jacques de Beausse dans Diplomate en Lettonie (1938 – 1940), carnets de Jean de Beausse, Fabrica Libri, 2011 ; M. Jacques de Beausse est décédé le 25 septembre 2025 à l’âge de 93 ans)

Fiche aux archives diplomatiques :

Jean de Beausse (1903-1981) commence sa carrière à la sous-direction d'Amérique (1929-1930) puis est attaché d'ambassade à Rome-Saint-Siège (1931-1934), troisième secrétaire à Santiago du Chili (1935-1938), troisième secrétaire puis deuxième secrétaire à Riga (1938-1940). En 1940 il est envoyé à Helsinki comme de premier secrétaire (1941). Rallié au CFLN en février 1943, il est révoqué par Vichy en mars 1943. Il est ensuite conseiller d'ambassade à Stockholm (1944-1945), premier conseiller à Varsovie (1945-1948), chargé de mission à Baden-Baden (1948-1949), consul général à Monaco (1949-1956). En 1956, il est nommé ministre à Sofia puis en 1961 ambassadeur à Phnom-Penh et de 1964 à 1968 à Nairobi.

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