Gustave Eiffel et la Lettonie

En 1721, par le Traité de Nystad mettant un terme à la Grande Guerre du Nord, le tsar Pierre le Grand s'empara de la ville hanséatique de Riga et du duché de Livonie suédois, afin d'avoir un accès maritime permanent vers l'Europe. La Courlande (Kurzeme), annexée par la Russie à la suite du troisième partage de la Pologne de 1795 fut regroupée avec les précédentes possessions dans un ensemble baptisé du mot allemand de Baltikum qui est dirigé à compter de 1801 par un gouverneur russe unique installé à Tallinn. ...

HISTOIRELVLE SAVIEZ VOUS ?

Gilles Dutertre

1/31/20264 min lire

En 1721, par le Traité de Nystad mettant un terme à la Grande Guerre du Nord, le tsar Pierre le Grand s'empara de la ville hanséatique de Riga et du duché de Livonie suédois, afin d'avoir un accès maritime permanent vers l'Europe. La Courlande (Kurzeme), annexée par la Russie à la suite du troisième partage de la Pologne de 1795 fut regroupée avec les précédentes possessions dans un ensemble baptisé du mot allemand de Baltikum qui est dirigé à compter de 1801 par un gouverneur russe unique installé à Tallinn.

Le pouvoir de la noblesse germano-balte fut confirmé par les Tsars successifs. Favorisées par l’esprit d’entreprise de cette minorité germano-balte, les industries se développèrent ; Riga devint même le deuxième port de Russie pour le trafic des marchandises. Mais c’est à Liepaja que nous allons trouver la trace inattendue d’un Français mondialement célèbre.

C’est le 15 janvier 1890 que le tsar Alexandre III décida de faire de Liepajā le port militaire principal de l’empire russe sur la Baltique, anticipant une possible guerre contre l’empire allemand dont le territoire, rappelons-le, s’étendait jusqu’à Memel, aujourd’hui Klaipėda. Le port militaire, libre de glace toute l’année, au nord de la ville de Liepajā, s’intégra dans le système de défense de la ville, construit à la même époque (1893 – 1906). Dès 1898, on comptait 30 navires de guerre dans le port de Liepajā. Autour se développa toute une ville réservée aux militaires et à leurs familles. L’ensemble de la construction fut dirigé par un major général du nom d’Ivan Alfred Macdonald (1850 – 1906) [ A ne pas confondre avec le Maréchal napoléonien Étienne Jacques-Joseph-Alexandre Macdonald, duc de Tarente, qui avait mis le siège à Riga en 1812].

Gustave Eiffel et la Lettonie ...

Le port et la ville militaires recevront le nom de Port Alexandre III à la mort de celui-ci (1894) et ne prendront le nom de Karostā (contraction de Kara Osta, littéralement port de guerre) qu’après l’indépendance de la Lettonie en 1918. Mais, jusqu’au début du XXe siècle, le port de guerre n’avait aucun lien direct avec la ville de Liepajā ; la rue menant au port était en effet interrompue par le large canal d’entrée du port. La traversée du canal n’était assurée que par un ferry à vapeur. Le trafic avec la ville devenant de plus en plus important, il fut décidé de construire un pont tournant en prolongement de la rue. La conception a débuté en 1903 et le pont a été construit en 1906. Il demeure à ce jour le seul pont tournant métallique en Lettonie.

La surprise vient du fait que le pont a été conçu d’après des dessins de l’ingénieur français Gustave Eiffel (1832 – 1923) [ De son vrai nom Bönickhausen dit Eiffel ; un jugement du 15 décembre 1880 l’autorise à porter le seul patronyme d’Eiffel, ajouté par son ancêtre – originaire de l’Eifel - qui s’était installé à Paris au XVIIIe siècle. Son père fut officier dans l’armée napoléonienne en 1811].

Les structures métalliques du pont ont été réalisées dans la ville russe de Briansk et les mécanismes de rotation et le moteur électrique ont été fabriqués en Belgique. Le pont a une portée totale de 133 mètres en deux parties qui pivotent de 90° en 4 à 5 minutes. La largeur du tablier est de 7,30 mètres et le tablier est, encore aujourd’hui, fait de planches de bois.

Pendant la Première Guerre mondiale, le pont avait été détruit, mais il a été reconstruit après la guerre. En octobre 1939, l’Armée soviétique prit possession de la zone et la ville militaire se ferma à l’extérieur, les habitants de Liepajā n’ayant même pas l’autorisation d’y venir ! Après 1945, le port abrita pas moins de 30 sous-marins et 140 navires de guerre ! La ville et le port ne furent remis aux autorités lettones qu’en mai 1994. Le pont, déjà endommagé par un vapeur norvégien en 1926, le fut de nouveau par un pétrolier géorgien qui, à l’été 2006, s’écrasa contre le pilier nord !

Restauré, le pont de Karosta fonctionne à nouveau depuis le 28 août 2009. Il porte désormais le nom du colonel Oskars Kalpaks / Oskara Kalpaka tilts (1882 – 1919), considéré comme le premier commandant en chef des Forces Armées lettones en 1919.

On se souviendra que, outre la tour parisienne, mondialement connue, qui porte son nom, Gustave Eiffel a conçu (liste très réduite, totalement subjective) l’armature de fer de la statue de la Liberté à New York, le viaduc de Garabit dans le Cantal, la passerelle Skenderija sur la rivière Miljacka à Sarajevo, la gare de Budapest-Nyugati, le pont-canal de Briare, les phares de Ristna et de Ruhnu en Estonie, etc……

Le pont Oskars Kalpaks est ouvert à la navigation maritime (donc fermé au passage des véhicules terrestres) 4 fois par jour :

01.00–05.00
10.30–12.00
14.30–15.30
19.30–21.00

Il peut toutefois arriver que le pont ne soit pas coupé s’il n’y a pas de trafic maritime. En cas de doute, une webcam permet de voir à distance si le pont est fermé ou ouvert : https://liepaja-sez.lv/lv/oskara-kalpaka-tilts/