ENQUÊTE SUR LE MARSOUIN RENÉ MAILLET

Le 2 août 1916, c’est aussi la date de la mort du Marsouin René Maillet à Galvāni, dans le sud de la Lettonie. Le dossier du mois évoque ce qui s’apparente à une enquête pour savoir quel avait été son parcours depuis qu’il avait été fait prisonnier dans la Somme le 21 décembre 1914. Le moment venu, en mai ou juin, nous ferons appel aux bonnes volontés pour rénover sa tombe.

LV

Gilles Dutertre

3/27/20264 min lire

Je dis souvent que, si vous rejoignez le Souvenir Français, nous aurons toujours à vous offrir une activité correspondant à vos centres d’intérêt ou/et à vos savoir-faire. La tombe du Marsouin René Maillet en est un bon exemple.

Tout d’abord, une explication du domaine des traditions. Un « marsouin » est le surnom donné aux soldats de l'infanterie de marine au sein des Troupes de Marine françaises (ex-infanterie coloniale). Ce terme vient du fait que ces fantassins, embarqués comme passagers sur les navires, suivaient les bateaux sans participer à la manœuvre, à l'image du cétacé. Le surnom serait apparu vers 1856.

Revenons-en aux faits.

Dans le cimetière de Galvāni (Sauka, Jēkabpils, LV-5224), dans le sud de la Lettonie, se trouve une tombe avec une inscription en français : « Ici repose René Maillet, soldat français de 3ème régiment d'infanterie coloniale, prisonnier de guerre, décédé le 2 août 1916 ».

D’après l’historien Alexander Rzhavin qui nous l’avait signalée, c'est la seule sépulture militaire française de la Première Guerre mondiale sur le territoire de la Lettonie. Nous ajouterons : hormis les Alsaciens-Mosellans morts sous l’uniforme allemand qui, certes, lors de la Première Guerre mondiale, étaient légalement allemands (Traité de Francfort du 10 mai 1871).

Après de rapides recherches, il apparait que René Joseph MAILLET était né le 23 juillet 1894 à Segonzac, dans la Charente. De la classe 14, il est incorporé au 24e Régiment d’Infanterie le 1er septembre 1914, puis il passe au 3e Régiment d’Infanterie Coloniale le 22 octobre 1914. Il est passé également, à un moment non déterminé, au 6e Bataillon Colonial du Maroc. Il est décédé le 2 août 1916 aux armées. Sa fiche matricule ne donne pas de détails sur son parcours entre temps.

Grâce à sa fiche au CICR [Comité International de la Croix Rouge] nous savons que René Maillet avait été fait prisonnier le 21 décembre 1914 à Mametz [Le 6e Bataillon Colonial du Maroc faisait partie du Régiment d'Infanterie Coloniale du Maroc (RICM). Il a participé à des combats importants lors de la Première Guerre mondiale, notamment pendant la bataille de la Marne en 1914 et dans la région du Chemin des Dames en 1917. A partir du 17 décembre 1914, le RICM est brusquement appelé à renforcer la 53e D. R. dans la grande offensive sur les positions allemandes de Mametz-Montauban (Somme). Les combats autour de Mametz ont couté an R.I.C.M. 25 officiers et 745 soldats tués ou blessés et lui valurent sa première citation personnelle à l'ordre de l’armée de Castelnau. A cette période de décembre 1914, le 3ème RIC est dans la Marne. Donc René Maillet était a priori au 6e Bataillon Colonial du Maroc quand il a été fait prisonnier.] dans la Somme. Nous savons par l’inscription sur sa tombe qu’il était mort le 2 août 1916 à Galvāni en Lettonie. Les recherches dans les fiches du CICR nous ont appris qu’il était mort au FeldLazaret 6.XV [Signifie Feldlazarett n°6 du XV. Armeekorps] de la 109e Division d’Infanterie, et que la raison de la mort est « sepsis, infolge wangenfurunkels, herzschlag » que nous traduirerions par « un arrêt cardiaque dû à une septicémie provoquée par une infection d'un furoncle non traité sur la joue ».

Également intéressant, une autre liste du CICR, en date du 8 mars 1916, indique qu’à l’époque il était prisonnier au Gefangenlager de HAMELN (au sud de Hanovre), numéro de prisonnier 11643.

Plus curieusement, sa fiche sur le site « Mémoire des Hommes » (ci-dessus) indique que, outre que son unité est le 6e Bataillon Colonial du Maroc, que le genre de mort est « blessures de guerre », donc en contradiction avec ce qu’écrit le CICR.

Donc, en mars 1916 il est encore prisonnier dans un camp du centre de l’Allemagne. Mais, 5 mois plus tard, en août 1916, il meurt dans un hôpital de campagne d’une division d’infanterie allemande sur le front en Lettonie.

Comment et pourquoi en est-il arrivé là ? On pourrait faire un rapprochement avec des prisonniers de guerre britanniques qui ont été envoyés en Lettonie en mai 1916 depuis le camp de Döberitz (près de Berlin), pour travailler dans les tranchées. Est-il envisageable que d’autres prisonniers d’autres nationalités aient été envoyés depuis d’autres camps ?

On se rappellera que l’Allemagne a occupé la région balte de mai 1915 à novembre 1919. A partir de septembre 1915, les Allemands établirent une tête de pont au sud de la Daugava à hauteur de Jēkabpils.

Jusqu’en septembre 1917, lorsque les troupes allemandes entrèrent dans Jēkabpils, les combats de tranchées furent permanents entre Russes et Allemands.

Pour en revenir à nos considérations initiales, on voit que quelqu’un qui s’intéresse aux recherches historiques pourrait lever deux points d’interrogation : 3ème RIC ou 6e Bataillon Colonial du Maroc ? Pourquoi, prisonnier en Allemagne, est-il mort dans le sud de la Lettonie et surtout de quoi est-il mort : septicémie ou blessure de guerre ?

A noter enfin que le nom de René Maillet, Mort pour la France, est inscrit sur le monument aux morts de Segonzac, son lieu de naissance et sur celui de Criteuil-la-Magdeleine où habitaient ses parents quand il est mort. Nous sommes en contact avec cette dernière commune qui nous a dit qu’elle publierait un article dans le bulletin municipal lorsque nous ferons la cérémonie d’hommage. Il n’y a apparemment plus de famille dans cette région de Charente.

Par ailleurs, nous avons le projet de remettre en état la tombe en vue de faire une cérémonie d’hommage le 2 août 2026, 110 ans après sa mort. Quelqu’un qui aurait des connaissances en ce domaine, notamment pour refaire les lettres, serait le bienvenu. Nous envisageons cette action en mai ou juin.

Ne pensez-vous pas que ce serait une belle action de rendre hommage à ce garçon, mort loin des siens quelques jours avant son 22ème anniversaire, et oublié de tous ? Car rappelez-vous : « L'oubli est le vrai linceul des morts » (George Sand)